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Amnistie, parti unifié, 2020… Alassane Ouattara au bout du rouleau !

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A la surprise générale, Alassane Ouattara a accordé une amnistie à l’ex-Première Dame de Côte d’Ivoire et à plusieurs caciques du camp de Laurent Gbagbo. Dans une atmosphère politique tendue, pouvait-il en être autrement ? 

Devant les victimes de la crise postélectorale à Abobo le 11 avril 2015, le ton d’Alassane Ouattara était martial et offensif :

« Je donne un conseil à tous ces bourreaux. S’ils veulent bénéficier de la clémence de la nation par l’intermédiaire du président de la république, il faut qu’ils demandent pardon aux victimes et aux Ivoiriens. Sans ce pardon, il n’y aura pas de grâce, il n’y aura pas d’amnistie, et je voudrais que cela soit clair pour tous ».

Ce lundi soir, veille de la célébration de la fête de l’indépendance, Alassane Ouattara est revenu à de meilleurs sentiments :

« en raison de mon attachement à la paix et à une réconciliation vraie, j’ai procédé, ce lundi 6 août 2018, à la signature d’une ordonnance portant amnistie (…) Il s’agit là d’une mesure de clémence de la nation entière envers ses filles et ses fils ».

Au total, 800 personnes bénéficient de cette amnistie dont l’ex-Première Dame de Côte d’Ivoire Simone Gbagbo. C‘est le premier véritable acte en faveur de la réconciliation nationale que vient de poser le chef de l’Etat depuis son accession au pouvoir après la crise postélectorale en 2011.

Ouattara accorde une amnistie à 800 personnes dont Simone Gbagbo

C’est inévitablement un virage car jusque-là, l’on a assisté à une persécution politique et judiciaire systématique du camp Gbagbo ; ce qui cristallisé le dialogue politique pouvoir-opposition et conduit les proches et les partisans de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo, actuellement jugé à la Cour pénale internationale (CPI) à boycotter les scrutins électoraux successifs – seul le camp de Pascal Affi N’Guessan a participé aux présidentielles de 2015 et aux législatives de 2016.

En plus de sa relation désormais de moins en moins cordiale avec Guillaume Soro, le président de l’Assemblée nationale, confirme que les entourages des deux personnalités s’écharpent souvent, le chef de l’État a rallongé depuis quelques semaines la liste de ses adversaires en ouvrant un autre front consécutif à la tension avec le PDCI né des dissensions sur le parti unifié RHDP. Pour ne rien arranger, l’Union Européenne a fait un rapport cinglant sur la gouvernance de l’ancien directeur général adjoint du FMI qui a opportunément fuité la semaine dernière.

Ouattara n’a jamais eu à faire face à une telle fronde de l’intérieur depuis 2011, se mettant à la fois à dos adversaires et partenaires politiques, déclenchant aussi un agencement des partenaires techniques et financiers internationaux qui lui ont longtemps déroulé le tapis rouge et voué une confiance quasi aveugle.

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La pression intérieure et extérieure a-t-elle contraint Ouattara a accepter ce geste d’ouverture en faveur de l’opposition et particulièrement du camp Gbagbo pour décrisper l’atmosphère politique et relancer enfin un processus de réconciliation qui n’a jamais été une priorité ? Rien n’est moins sûr. Manifestement, le locataire du palais présidentiel semble au bout du rouleau d’une politique qui a montré ses limites et qui commence à le fragiliser, voire à l’isoler.

Car le choix n’est pas anodin. Une grâce présidentielle aurait limitée la bienveillance de Ouattara aux personnes qui ont déjà fait l’objet de condamnation par la justice notamment plusieurs proches de Gbagbo comme l’ex-Première Dame. Mais l’amnistie également d’arrêter les poursuites engagés contre des membres de la majorité présidentielle notamment la procédure qui vise Souleymane Kamagaté dit Soul To Soul, le directeur de protocole de Guillaume Soro.

Donc en prenant cette amnistie à la surprise générale – alors qu’une loi d’amnistie a été déposée devant l’Assemblée nationale par le groupe du député Evariste Méambly, le chef de l’Etat a un peu pris de court l’opinion pour montrer qu’il est capable de faire des concessions en faveur de l’opposition pour relancer la réconciliation nationale mais aussi tente de rassurer et de rassembler son propre camp politique.

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Cette mesure est un virage, un tournant décisif, qui tranche avec la prestidigitation de la réalité ivoirienne portée par un taux de croissance qui avoisine les deux chiffres de nombreuses années. Et le pouvoir en a fait les frais. En 2017, Ouattara a été secoué par des mutineries à répétition, des soulèvements populaires comme les émeutes liées à l’augmentation du coût de l’électricité et les longues grèves dans la fonction publique. A ces contestations sociales, vient s’ajouter une crise politique – sans précédent depuis la création du RHDP en 2005 – ouverte entre Ouattara et Bédié.

Pressé de toute part, Ouattara est contraint de faire des concessions et de montrer patte blanche. Ce changement de paradigme va-t-il s’étendre pour désamorcer la crise débutante entre le RDR et le PDCI sur le parti unifié ? D’ores et déjà, le chef de l’Etat appelle son camp et ses partenaires politiques à faire confiance aux « jeunes » et à « transférer » le pouvoir à une « nouvelle génération » en 2020.

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Cette amnistie est un geste d’apaisement salutaire. Mais en le faisant, Ouattara rebat par ailleurs les cartes pour 2020. Les camps PDCI et Soro, qui commençaient à faire des appels de pieds au parti de Gbagbo (comme le montre les visites à La Haye) pourraient revoir leur stratégie de mobilisation des suffrages. Car, désormais, avec ses leaders en liberté (même si Gbagbo reste lui en détention), le FPI pourrait réinvestir le terrain et le jeu politique et aller à la reconquête des électeurs aussi bien pour les élections locales mais surtout pour les élections présidentielles à venir.

D’autant que Ouattara a décidé de réformer la composition de la Commission électorale indépendante (CEI), longtemps réclamée par l’opposition. Ce geste du chef de l’Etat vient rebattre les cartes et les conjectures pour 2020 sont relancées.

Anderson Diédri & SUY Kahofi

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