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COOPEC : vers l’asphyxie-faillite de certaines agences

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Le bras de fer entre les Coopec – qui refusent la fusion-absorption jugée préjudiciable pour leurs activités – et leur faitière l’Unacoopec-CI est en passe de déboucher sur une crise. Des milliers d’épargnants sont pris entre le marteau et l’enclume.

C’est le cœur de leurs activités. Collecter l’épargne des adhérents et leur octroyer du crédit (prêts). Cela est désormais impossible pour certaines Coopératives d’épargne et de crédit (Coopec). Dans le cadre de cette enquête menée conjointement avec L’Eléphant Déchainé et le site lepointsur.com, Eburnie Today a consulté une note de service qui limite « les opérations dans les Coopec dont les organes ont refusé le processus de fusion ». Dans ce document daté du 26 avril 2018, l’administrateur provisoire de l’Union nationale des Coopec de Côte d’Ivoire (Unacoopec-Ci) Issiaka Savané suspend « jusqu’à nouvel ordre » les nouvelles adhésions, la collecte de l’épargne et la production de crédit.

Deux Coopec sont visées : Cocody et Guiberoua. Celles-ci ont refusé à travers des assemblées générales respectives le processus de fusion-absorption engagé par la faitière. « Notre acception de cette fusion aurait entrainé directement la Coopec Cocody à un milliard de déficit en fonds propres », fait valoir Jean Michel Tanoh, président du Conseil d’administration de la Coopec Cocody.

En effet, cette caisse de base, qui dispose d’un avoir de plus de 1,4 milliard dans les livres comptables de l’Union faîtière (un milliard de dépôt à terme et 489 millions de francs Cfa de dépôt à vue), demande des clarifications. Son premier responsable réclame notamment « que l’Unacoopec-CI nous présente le résultat des audits des entités à fusionner pour que nous sachions avant d’aller à la fusion quelle est le poids de chacune des entités à fusionner. La deuxième chose était qu’on nous présente le projet de texte et que ce projet de texte soit conforme à la loi ».

Fusion-désunion

La fusion est une des solutions proposées par relancer l’Unacoopec-CI (et aussi certaines caisses) qui traverse des difficultés depuis de longues années à cause des énormes déficits accumulés. Face à des difficultés, le ministère de l’économie et des finances place en 2012 l’Union sous administration provisoire. Issiaka Savané, alors directeur général de cette faîtière, est nommé administrateur provisoire pour conduire la réforme.

Plusieurs audits sont réalisés (dont celui fait par le cabinet Développement international des jardins à la demande du gouvernement) afin de diagnostiquer les problèmes de cette institution de microfinance et proposer un plan de redressement. L’une des pistes recommandées est le regroupement des 133 agences du réseau en 24 Coopec régionales à travers le pays.

Certaines agences courent vers la faillite (COOPEC)

D’ailleurs, cette mesure a également été proposée par le Comité de réflexion (présidé par le président du conseil d’administration de la Coopec Toits-Rouges de Yopougon Charles Deka) mis en place par l’Unacoopec-CI et validée en assemblée générale le 1er octobre 2017. Mais l’idée, assurent certains représentants, était de rattacher les 76 Coopec qui n’ont pas d’agrément aux 57 qui sont agrées par le ministère de l’économie et des finances. A Guiberoua (dans l’ouest de la Côte d’Ivoire), les sociétaires rejettent la fusion.

« A Guiberoua, on est une Coopec agréée. On nous rattache à la Coopec de Gagnoa qui est agréée. Comment voulez-vous qu’on accepte ça ? On ne peut pas. Voilà pourquoi nous avons refusé. Aujourd’hui, le processus est en train de continuer sans tenir compte de notre position, de la position de Cocody, de tous ceux qui ont dit non », s’agace le président du conseil d’administration Félicien Dehandet Bao. Une fusion qui aboutit à la désunion. Pour cette région, un Conseil de fusion de 11 membres a été mis en place prévoyant un représentant de cette agence qui n’a pas accepté ce processus de restructuration.

Saisi pour contester la base légale de la note de service qui vise les Coopec de Cocody et Guibéroua, le tribunal de commerce d’Abidjan s’est déclaré incompétent le 14 juin 2018.

Mais peut-on contraindre les Coopec à adhérer à cette fusion comme l’a fait l’administrateur provisoire en suspendant le cœur de l’activité de certaines caisses de base ? Non, répond la tutelle. « Il se trouve que sur les 133 Coopec, il y a deux caisses qui ont quelques réserves par rapport à la fusion-absorption. Mais on ne peut pas obliger quelqu’un », observe Angéline Dollo, directrice de la réglementation et de la surveillance des systèmes financiers décentralisés (SFD), interrogée par L’Eléphant Déchainé dans son édition du 17 avril 2018. « Celui qui ne veut pas y aller, il reste », insiste-t-elle. Les agences visées jugent cette mesure prise par Issiaka Savané « injuste » : « C’est un abus ».

Contacté par courrier le 22 juin, l’administrateur provisoire n’a pas répondu.

« L’administrateur provisoire nous a contraints à sortir »

Le bras de fer continue entre les Coopec et l’Unacoopec-CI – dont le fonctionnement est financé à 100% par ces caisses de base et qui prend 40% des bénéfices de leurs activités. La contestation s’amplifie. A ce jour, cinq Coopec rejettent la fusion-absorption. En plus de Cocody et Guibéroua, les caisses de Toits-Rouges et Andokoi (Yopougon) et Dabou se sont également retirées de ce processus.

En cause notamment, le rejet des candidats des présidents de conseil d’administration des Coopec de Toits-Rouges et Andokoi à la présidence du conseil d’administration de la Coopec fusionnée de Yopougon. Selon nos informations, après un recours, l’administrateur provisoire « a promis » de reporter la date du 13 avril 2018 prévue pour la tenue de l’Assemblée générale d’élection du président du comité de fusion à Yopougon afin de régler le problème des candidatures écartées. Mais finalement, cette assemblée générale s’est déroulée le 14 avril sans les deux Coopec deToits-Rouges et Andokoi.

« Dès cet instant, on ne se sentait plus concerné par la fusion », explique une source à la Coopec Toits-Rouges. « Donc ils ont fait le bureau sans nous », fait-elle valoir. A l’issue d’assemblée générales extraordinaires en mai dernier, ces Coopec ont claqué la porte à cette fusion. « L’administrateur provisoire nous a pratiquement contraints à sortir », regrette un interlocuteur.

Ces départs ayant été actés après la note de service du 26 avril 2018 de l’administrateur provisoire, seules les Coopec de Cocody et Guibéroua sont frappées par la suspendant de certaines de leurs activités. Ces deux caisses sont autorisées à assurer le service minimum : opérations de retraits et versements, remboursements de l’encours crédit, recouvrement des créances, gestions des comptes…

Les ambitions de banque de proximité de la COOPEC désormais à l’épreuve (COOPEC)

Mais le cœur de leurs activités, c’est-à-dire la collecte de l’épargne des adhérents et l’octroi de crédit, qui ont fait le succès de la Coopec depuis sa création en 1976 parce que l’institution de microfinance a offert une opportunité plus flexible de bancarisation, d’épargne et de prêts aux personnes qui n’avaient pas accès aux banques classiques (petite vendeuse de marché, artisan, etc.), est suspendu depuis le 26 avril. Les nouvelles adhésions ne sont plus possibles. C’est le contrat de base entre ces Coopec et leurs sociétaires qui est rompu.

Asphyxie financière

Ce sont des milliers d’adhérents qui sont touchés par ces « mesures conservatoires » de l’administrateur provisoire. Pour l’agence de Cocody, ce sont 21 000 personnes pour 55 000 comptes ouverts. C’est une asphyxie qui peut entraîner la faillite de ces caisses de base. « Elle [l’administration provisoire] est en train d’asphyxier financièrement nos Coopec. Elle est en train de détruire les dépôts de nos sociétaires », s’agace Jean-Michel Tanoh, président du Conseil d’administration de la Coopec de Cocody. « Nos caisses ont des difficultés », alerte Félicien Dehandet Bao de la caisse de Guibéroua.

La gouvernance de l’Unacoopec-CI a créé une crise de confiance entre la faîtière et les caisses de base. En effet, selon les audits, Issiaka Savané a accumulé des bilans négatifs depuis : un déficit d’un milliard de francs Cfa en 2013, 2 milliards en 2014, 4 milliards en 2015 et 5 milliards en 2016. Si elle confirme que les résultats étaient « déficitaires » entre 2013 et 2015, Angéline Dollo, directrice de la réglementation et de la surveillance des systèmes financiers décentralisés (SFD), minimise leur impact en soulignant que « les écritures de provisions ont dû grever [les comptes] sinon ce n’est pas l’activité elle-même qui était déficitaire ».

« Les perspectives sont bonnes parce que l’exercice 2016 s’est soldé – les comptes combinés, c’est-à-dire l’ensemble des comptes de la faîtière – par un petit excédent. On vient de loin », assure-t-elle. Quant aux chiffres de 2017, elle pense que le résultat devrait être « positif » au regard des tendances de l’année.

Les dirigeants de l’Unacoopec-CI font l’objet de plusieurs griefs, notamment le manque de transparence. D’abord, certaines caisses affirment n’avoir jamais vu l’arrêté qui reconduit le mandant de l’administrateur provisoire nommé par le ministère de l’économie et des finances en 2012 pour un an renouvelable mais dont le mandat dure depuis six ans.

En outre, le budget de l’Union, qui devrait être présenté aux caisses de base avant son exécution, arrive en fin d’exercice. Par exemple, la Coopec Cocody a payé une cotisation de 192 millions de francs Cfa à la faîtière l’année dernière – ce qui est appelé la répartition charges commune (RCC) – sans savoir sa base de calcul. Le personnel mis à disposition par la faîtière est jugé pléthorique et budgétivore par les agences.

Dans le cadre de la recapitalisation (une mesure décidée pour résorber les déficits), les prélèvements mensuels sur chaque compte ouvert sont passés de 300 francs Cfa à 500, puis à 800. Les responsables de l’Union entendent porter ces prélèvements, appelés Contribution participative au développement (CPD), à 1300 francs Cfa ; ce qui est jugé excessif et peu compétitif notamment face à la concurrence.

En tout cas, le rejet par cinq caisses de base de la fusion-absorption engagée par l’administrateur provisoire de l’Unacoopec-CI Issiaka Savané traduit le malaise dans cette microfinance.

Anderson Diédri

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