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Côte d’Ivoire : polémique autour des soins gratuits du paludisme simple

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Depuis 2012, une politique de gratuité de la prise en charge du paludisme a été lancée par le Gouvernement ivoirien. Une première phase a concerné les femmes enceintes et les enfants. Depuis trois (3) mois, la gratuité est effective pour le diagnostic et les soins du paludisme simple pour toutes les populations et pour tous les âges. Cette mesure est-elle réellement respectée dans les hôpitaux et centres de santé ? L’Ivoirien est-il effectivement soigné gratuitement pour les cas de paludisme simple ?

Le jeudi 16 février 2012, le Professeur Yoman N’dri Thérèse alors ministre de la Santé et de la lutte contre le SIDA de Côte d’Ivoire annonçait de façon « solennellement, au nom du gouvernement, la fin de la mesure » de gratuité généralisée des soins de santé après dix mois d’application au sortir de la crise post-électorale. Au cours de la conférence de presse qu’elle anime à son cabinet sis au 16ème étage de la Tour C Abidjan-Plateau, elle annonce une nouveauté en matière de soins de santé caractérisées par une politique de gratuité ciblée. Depuis le 20 février 2012, la mesure de gratuité concerne les femmes enceintes non assurées ainsi que les enfants de 0 à 5 ans.

« Les femmes enceintes pourront bénéficier de la gratuité des consultations prénatales et des examens complémentaires. L’accouchement normal ou par césarienne est gratuit. Elles bénéficieront également d’une prise en charge en cas de complications liées à l’accouchement » a-t-elle indiqué.

Pour les enfants, il s’agit de la gratuité de la prise en charge des maladies les plus fréquentes, que ce soit au plan médical qu’au plan chirurgical et du traitement du paludisme après confirmation du diagnostic. Aussi bien pour les femmes enceintes que les enfants, le paludisme occupe depuis 2012 une place importante dans la politique de gratuité ciblée. D’ailleurs, cette promesse faite par le Gouvernement ivoirien a été réitéré à plusieurs reprises par les différents ministres de la santé. Le lundi 28 avril 2014 à Koumassi (Abidjan sud), lors du lancement d’une campagne de démoustication financée à hauteur de 150 millions de FCFA par l’Etat de Côte d’Ivoire, Raymonde Goudou Coffie, l’actuel ministre ivoirien de la santé et de la lutte contre le SIDA, rappelait encore :

« Depuis 2012, les médicaments pour le traitement du paludisme simple, la prévention chez les femmes enceintes et le test de diagnostic rapide sont gratuits et disponibles dans toutes les formations sanitaires de notre pays ».

Cette mesure de gratuité ciblée pour le paludisme semble donc faire partie des mesures qui vont permettre à la Côte d’Ivoire de faire reculer le taux de mortalité lié à cette parasitose. En effet, selon le rapport 2016 de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), de 2010 à 2015, « de nombreux progrès dans la lutte contre le paludisme ont été enregistrés en Côte d’Ivoire », notamment la réduction « de 20 à 40 % de la mortalité liée au paludisme » ainsi qu’une « baisse de l’incidence supérieure à 40% » dans ce même laps de temps. Le même rapport révèle que « le taux de confirmation des cas suspects avant la mise sous traitement dans les formations sanitaires est passé de 36 % en 2011 à 92% en 2015, soit une augmentation de 56 points en trois ans ».

Et parce que le paludisme constitue la première cause de morbidité avec 33% des motifs de consultation dans les formations sanitaires de la Côte d’Ivoire (rapport annuel de la situation sanitaire RASS 2016), le Gouvernement ivoirien a décidé d’aller plus loin. Dr Antoine Tanoh Méa, le Directeur coordonnateur du Programme national de lutte contre le paludisme de Côte d’Ivoire (PNLP) a annoncé le mardi 18 avril 2017 la gratuité (totale) des soins du paludisme simple.

« La prise en charge du paludisme simple est gratuite pour toutes les tranches d’âge, dans les structures sanitaires publiques en Côte d’Ivoire. Il n’est pas question de faire payer quoique ce soit aux patients », a précisé Dr Antoine Tanoh Méa.

Sur décision du Gouvernement, le paludisme simple est traité gratuitement dans les formations sanitaires publiques en Côte d’Ivoire. Cependant, il règne une certaine confusion autour de cette décision si bien que dans les faits, les patients peinent par moment à croire en cette gratuité.

Combien d’Ivoiriens comprennent la notion de paludisme simple ?

Gratuité pour le paludisme simple

Les autorités sanitaires ivoiriennes précisent que seul le traitement du paludisme simple est gratuit. Mais que doit-on entendre par paludisme simple ? Élément de réponse avec Docteur Bleu Bomin Thérèse, chargée de communication et de partenariat du Programme National de Lutte contre le Paludisme de Côte d’Ivoire.

« On parle de paludisme simple lorsqu’un homme présente les signes tels que : une fièvre, les maux de tête, des frissons accompagnés de transpiration sans signes de gravité et que les examens de sang (Test de diagnostic rapide – TDR ou goutte épaisse (GE) mettent en évidence le parasite appelé plasmodium dans son sang ».

De façon plus simple, la première étape du paludisme est le moment où le parasite est injecté dans le sang de l’homme au cours du repas sanguin du moustique infesté. Puis l’étape de la multiplication du parasite dans les cellules du foie qui peut durer environs 9 à 14 jours, c’est la phase sans symptômes. La troisième étape est celle où les parasites quittent le foie et pénètrent dans les globules rouges qu’ils détruisent avant de pénétrer dans un autre. C’est à cette étape qu’apparaissent les signes dont la fièvre sans signes de gravité au début. « C’est le paludisme simple » conclu Docteur Bleu Bomin Thérèse. Et Docteur Tokponnon Filémon du Programme National de Lutte contre le Paludisme du Benin d’ajouter que « sans une analyse sanguine » il est impossible de détecter le paludisme fût-il simple.

Dans les hôpitaux que nous avons sillonnés, de nombreux tests sanguins concernent encore le paludisme mais des patients rencontrés ou leurs proches s’étonnent d’avoir « fait face à des ordonnances kilométriques », des « soins payants et prolongés dans les hôpitaux » et « d’importantes dépenses pour des cas de paludisme ».

« Étrangement, depuis un certain temps tous les cas de paludisme deviennent des cas de paludisme compliqués ou graves ! Pour la moindre fièvre d’un enfant, ce sont des perfusions pendant plusieurs jours » se lamente Yao Norbert employé d’une compagnie de transit.

Le père de famille s’étonne que la mesure de gratuité « des soins pour le paludisme annoncée depuis 3 mois« , ne soit pas respectée dans les hôpitaux. Il dénonce des tests payants et aucun médicament reçu gratuitement. Même son de cloche ou presque, cette fois ci avec Bleu Yobondé Hélène. Cette commerçante tenant un enfant d’environ 9 ans par la main nous confirme dans les encablures du CHU de Cocody avoir eu tout le mal du monde à faire les examens de son fils.

Le cas de paludisme a été confirmé mais alors qu’elle s’attendait à des médicaments gratuits, elle s’est vu tendre une ordonnance ! « Si les soins du paludisme sont gratuits moi je n’ai rien vu » nous indique remontée notre interlocutrice. En plus des frais de consultation mais un test de paludisme (TDR) gratuit pour son fils, elle doit s’acquitter d’une ordonnance d’environ 9.000 f CFA.

Autre lieu, autre accueil. Moins coopératif, le personnel soignant de l’Hôpital d’Abobo Sud refuse de nous donner les tarifs de la consultation, celui du test de paludisme et les médicaments auxquels le patient aurait droit. Cependant une femme enceinte avance prudemment avoir reçu « les médicaments contre le paludisme gratuitement » dans cet hôpital ainsi que dans celui d’Angré, une zone voisine du quartier d’Abobo. Au CHU de Yopougon, Mme Kouassi Ange, mère du jeune Kévin nous indique avoir pratiqué gratuitement le TDR et reçu pour son fils « des médicaments sans débourser un seul rond » nous montrant fièrement un lot de comprimés.

A l’Hôpital Henriette Bédié d’Abobo (formation sanitaire urbaine), la consultation est fixée à 1000 f CFA et le test de paludisme est pratiqué au même prix. A l’Hôpital Houphouët Boigny toujours à Abobo, une aide-soignante nous indique que la consultation est à 500 f CFA. Sur le tableau des tarifs des prestations, le test de paludisme (goutte épaisse) est pratiqué à 0 f CFA, donc gratuit. Un tarif qui tranche avec celui du Centre de santé Municipal de Cocody-Blockaus où la goutte épaisse est fixée à 2500 f CFA ! Ce prix est supérieur à celui pratiqué par certaines officines privées en commençant par les pharmacies qui le proposent à 1500 f CFA.

Confusion autour du Test de Diagnostic Rapide (TDR) et de la Goutte Épaisse (GE)

Qu’est ce explique que les prix du test de paludisme soient aussi différents d’un établissement sanitaire public à une autre ? Informations prises auprès du corps médical, il existe une différence entre le Test de Diagnostic Rapide (TDR) et la Goutte Épaisse (GE). Le TDR détecte l’antigène du parasite et la Goutte Épaisse détecte le parasite. Ce qui semble justifier des prix aussi différents mais combien d’ivoiriens le savent ?

« Mais si personne ne nous informe comment peut-on savoir ? Vous êtes à l’hôpital avec votre malade, vous payez l’hospitalisation pour un cas de paludisme, les perfusions et les médicaments dont certains ne sont mêmes pas disponibles à la pharmacie de l’hôpital…et au même moment le gouvernement vous dit que les soins du paludisme sont gratuits ! Vous êtes obligé de croire que c’est une arnaque » nous Gérard Bomisso.

L’enseignant met en cause la bonne fois du corps médical estimant que les « médecins, sages-femmes et les infirmiers sont prêts à tout pour se faire de l’argent même sur le dos des patients les plus vulnérables ». Il en veut pour preuve la mesure de gratuité des soins initiée au lendemain de la crise post-électorale ivoirienne qui a donné lieu à des conflits souvent violents entre les patients et le corps médical. En effet, le samedi 4 juillet 2011 des éléments de l’armée ivoirienne (FRCI) ont passé à tabac des médecins et violentés d’autres personnels du CHU de Cocody pour le présumé non-respect par le corps médical des dispositions annoncées par le Chef de l’Etat sur la gratuité des soins.

Mieux communiquer pour éviter toute confusion

Le Programme National de Lutte contre le Paludisme de Côte d’Ivoire confirme la gratuité des soins pour le paludisme simple. Mais c’est bien cette notion de paludisme simple qui pose un problème de compréhension pour les populations.

« Pour moi palu c’est palu ! Je ne peux pas savoir qu’il y a des catégories dans palu encore » indique Konaté Ben, électronicien.

Au-delà, un micro-trottoir réalisé à Treichville, Koumassi et Yopougon nous a permis de constater que certains ivoiriens n’ont jamais entendu parler de la mesure de gratuité des soins pour le paludisme simple ! Pour Dominique Maeker, spécialiste de la communication-santé à l’agence Staminic Marketing & Communication, la gratuité des soins pour le paludisme simple « semble souffrir d’un manque de notoriété important » lié à l’absence d’information ce qui risque de plomber les efforts du Gouvernement dans la lutte contre le paludisme.

« Ce problème peut effectivement être résolu par une stratégie de communication adaptée. Pour développer la notoriété de ce dispositif, l’usage des mass-médias (TV/Radio/Presse/Affichage/Web) est indispensable, avec des campagnes structurées par vagues ».

Au-delà, le relais sur le terrain est aussi important, notamment auprès des professionnels de santé à travers des flyers mis à disposition dans les dispensaires, des hôpitaux et autres centres de soins. Bien entendu, ce dispositif peut être complété par des opérations de marketing direct (courrier et emailing) et une politique événementielle éclatée dans les différentes régions du pays pour toucher les localités rurales éloignées ou non couvertes par les médias. Parlant toujours de proximité, des animations hebdomadaires peuvent être faites dans les centres de santé pour mieux expliquer les contours de la gratuité aux populations.

Des éléments de preuve nous permettent de noter que la gratuité des soins pour le paludisme simple est une disposition prise par le Gouvernement ivoirien et rendue publique. A la question de savoir si cette disposition est effectivement appliquée dans les hôpitaux au niveau des tests et des soins, la réponse est mitigée dans la mesure où les patients ont connu diverses fortunes dans les établissements sanitaires. Cependant, le constat général qui se dégage c’est qu’il y a depuis 3 mois un véritable flou autour de la prise en charge du paludisme simple et surtout un manque de communication à destination des populations.

SUY Kahofi

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