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Fake-news et fact-checking : quelle pratique en Côte d’Ivoire ?

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A l’heure de la prolifération des fake-news et du développement du fact-checking comme nouveau ‘genre journalistique’, Eburnie Today a réalisé une enquête sur la vérification de l’information. 35 médias et 113 journalistes ont été interrogés dans le cadre de cette enquête dont voici les principales conclusions.

La notion de fake news ou infox n’a jamais été autant d’actualité sans doute en raison de la volonté des certains individus de contaminer l’espace public et de propager des informations fallacieuses dans le but de manipuler ou tromper l’auditoire. Les raisons qui expliquent cette volonté de désinformer sont multiples surtout dans le contexte ivoirien où Eburnie Today a travaillé sur la période de janvier à juillet 2019. L’atteinte d’objectifs politiques, la volonté de casser la concurrence au niveau économique, la quête du buzz et la recherche de clics, de likes ou de commentaires sur une publication ou un article…sont entre autre des raisons qui poussent de simples citoyens ou même des médias à diffuser de fausses informations.

Face à la prolifération de ces contenus ‘préfabriqués’, le fact-checking devient une pratique journalistique de plus en plus à la mode et surtout indispensable pour démêler le vrai du faux. Cette démarche de vérification des faits est un travail d’investigation qui à l’origine portait sur la véracité des déclarations des personnalités publiques et experts. Mais en raison de la forme insidieuse que peut prendre les fake-news (images manipulées, rapports tronqués…) le travail de vérification et d’investigation documenté porte désormais sur tout document, source iconographique, doc sonore ou vidéo portant l’ADN des fake-news. La traque de la fausse information devient un exercice quasi quotidien pour les médias et les journalistes. Et le premier réflexe adopté par les journalistes est le retour aux fondamentaux de leur profession à savoir la vérification de l’information selon la démarche (classique) suivante : collecter – trier – vérifier – recouper l’information avant de la diffuser.

« Les fausses informations sont une menace pour la démocratie » Laurent Bigot

Les 113 journalistes interrogés (à l’unanimité) indiquent apporter plus que jamais de l’importance à la vérification de l’information avant de la diffuser prenant le soin d’être pointilleux sur le choix des sources. Voici donc l’attitude du journaliste ivoirien face à la prolifération des fake-news. Cependant quelle définition donnent-ils aux Intox ou Infox ? Le standard de définition choisi par Eburnie Today est la suivante : « Les Fake news (Intox / Infox) sont des informations fausses et mensongères avec ou sans fondement ‘fabriqués’ et diffusés dans le but de manipuler ou tromper un auditoire ». Le graphique suivant donne une idée des définitions qui se rapprochent plus ou moins de la réalité du standard choisi par les enquêteurs. Trois catégories de réponses : excellentes, bonnes et approximatives.

Définition des fake news (Intox)

Les journalistes dans leur grand ensemble ont pu donner une définition claire des fake-news (93/113), ouvrant ainsi la voix sur des échanges (entretiens) concernant les origines des fake-news et les raisons qui motivent leur diffusion dans le contexte ivoirien. Les journalistes identifient trois raisons fondamentales qui expliquent la ‘fabrication’ des fake-news :

  • l’atteinte d’objectifs politiques
  • les intérêts économiques
  • la quête du buzz (recherche de clics, de likes ou de commentaires sur une publication ou un article).

Si les journalistes semblent savoir ce qui motive la ‘fabrication’ des fake-news, ils ont également une idée assez claire des endroits où l’on peut trouver les fake-news à profusion. La grande majorité – dans un jeu de question à réponses multiples – ont identifié internet comme le lieu où les manipulateurs de l’information prospèrent.

Où trouver les fake news (Intox)

Internet est le lieu où prolifère le plus les fake-news notamment les réseaux sociaux. Suivent les quotidiens ivoiriens dont la grande majorité est adossé à des chapelles politiques. Le culte de la personnalité sous fond de fausses données et d’informations politiquement orientées sont encore d’actualité dans les canards ivoiriens. Un constat quasi semblable pour la télévision en raison d’un espace audio-visuel dont la libéralisation se fait encore attendre. « Une seule télévision nationale pour promouvoir l’esprit de la pensée unique » fait remarquer Alain Ahimou auteur du livre CODE 91 sur le pluralisme des médias. Fait important, la radio est toujours créditée d’un capital confiance important. Les fake-news ont des origines et causes diverses. Cependant en ce qui concerne leur ‘fabrication’ et leur diffusion, les journalistes reconnaissent leur part de responsabilité. En voulant s’en doute indexer la rédaction de l’autre, les journalistes se sont flagellés à souhait ! Une frange non négligeable estime que les intérêts politiques et économiques poussent certains journalistes à diffuser des fake-news.

Causes des fake news

Les journalistes interrogés soulignent également que les professionnels des médias ne sont pas les seuls responsables de la prolifération des fake-news. Ils identifient d’autres acteurs qui aujourd’hui ont la capacité de contaminer l’espace public avec de fausses informations. Il s’agit selon eux :

  • des influenceurs proches des politiques et des sphères économiques
  • les journalistes citoyens et blogueurs
  • les cyber-activistes
  • des utilisateurs des réseaux sociaux
  • les abonnés des grins et agoras (culture orale des fake-news)

Les journalistes sont conscients du danger que représentent les fake-news et chacun à son niveau tente de lutter contre leur prolifération. A titre d’exemple, ils s’abstiennent de partager, commenter ou liker des informations sans fondements sur les réseaux sociaux, évite de diffuser eux-mêmes des informations qu’ils n’ont pas vérifié ou recoupé. En ce qui concerne la vérification de l’information, les journalistes ivoiriens utilisent plusieurs méthodes dont celle qui consiste en premier à recouper l’information auprès de différentes sources pour séparer le vrai du faux.

Stratégie des journalistes contre les fake news

En ce qui concerne les sources, ils prennent le temps de recouper l’information auprès de différentes sources notamment celles qu’ils identifient comme neutres dans un contexte fortement politisé comme celui de la Côte d’Ivoire. Plusieurs journalistes ont indiqué ‘traquer’ l’information sur les réseaux sociaux pour suivre la tendance de l’actualité et voir ce qui se dit sur un sujet donné. Mais il y a un flux incontrôlé d’information, d’opinions et de commentaires qui circulent sur les réseaux sociaux. Pour arriver à avoir une information crédible, les journalistes ont identifié et suivent des acteurs du web qu’ils qualifient de sérieux pour le caractère véridique des informations qu’ils publient au quotidien.

Fake news : une loi pour rien en Côte d’Ivoire ?

Cela n’empêche pas les journalistes de recouper ce que ces acteurs du web écrivent sur leurs pages. L’une des méthodes tout aussi prisée par les journalistes est le mapping des médias qu’ils considèrent comme crédibles. Une stratégie qui leur permet de faire ‘une revue’ détaillée sur un sujet en cas de doute. Cependant à ce niveau, un climat de méfiance s’est installé entre les journalistes ivoiriens et les médias mainstream (RFI, BBC, CNN, AFP, Le Monde…), certains estimant que leurs informations pourraient tout aussi bien porter les gênes de la manipulation à grande échelle.

Face à la prolifération des fake-news, les journalistes reviennent aux fondamentaux de leur métier, indiquant faire preuve de plus en plus de professionnalisme dans le traitement de l’information. Et ce professionnalisme se traduit également par un développement du fact-checking comme un nouveau ‘genre journalistique’ capable de permettre à l’auditoire d’apprécier une bonne production qui expose une démarche documentée pour démêler le vrai du faux. Mais qu’en est-il de la pratique du fact-checking en Côte d’Ivoire ? Si certains ‘spécialistes’ de ce ‘genre journalistique’ se font plus entendre sur les réseaux sociaux que dans les faits, force est de constater que seule une poignée d’hommes et de femmes ont été formés et/ou pratiquent le fact-checking en Côte d’Ivoire.

Journalistes pratiquant le fact-checking ou ayant reçu une formation

En ce qui concerne la pratique du fact-checking dans les médias, seuls cinq médias sur les 35 produisent fréquemment des contenus. Ces cinq médias sont des sites d’information en ligne. Que faire face à la prolifération des fake-news ? Les journalistes interrogés proposent trois axes : éducation – formation – régulation.

Le triptyque éducation – formation – régulation pour lutter contre les fake-news

Les journalistes sont plutôt unanimes sur les questions d’éducation citoyenne et la formations des acteurs des médias mais sont divisés sur le principe de la régulation. Alors que certains estiment qu’elle pourrait être un excellent moyen de lutter contre les fake-news et punir les auteurs de ces informations fausses, d’autres restent convaincus que régulation sera une occasion pour le législateur de restreindre les libertés, museler les citoyens et trouver des arguments pour interrompre par exemple l’accès à internet.

Les journalistes identifient les fake-news comme étant une menace pour la qualité de l’information, une menace pour le journalisme professionnel, un danger pour la liberté d’expression et l’accès à l’information, un danger pour la démocratie et les droits de l’homme. Et pour faire face à leur prolifération il est important pour les professionnels des médias d’avoir un réflexe de vérification plus poussée de l’information, de se former aux outils modernes de vérification de l’information et d’avoir une culture du professionnalisme en toute circonstance. A cela s’ajoute la nécessité d’une formation et d’une éducation citoyenne car le citoyen lambda reste avant tout le premier consommateur des productions médiatiques.

Suy Kahofi, Anderson Diédri & Traoré Bakary

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