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Kaba Fofana : « Nous allons nous saisir des cas de harcèlements sexuels »

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A l’occasion de la Journée internationale de la femme célébrée ce jeudi 8 mars 2018, Madame Kaba Fofana Yaya Fanta, Secrétaire exécutive de l’Observatoire national de l’équité et du genre (ONEG) revient sur les avancées réalisées ainsi que les obstacles et défis à relever pour une meilleure prise en compte des droits des femmes en Côte d’Ivoire.    

Eburnie Today : Le thème de la Journée internationale de la femme cette année c’est « L’heure est venue : les activistes rurales et urbaines transforment la vie des femmes ». Quel message la communauté internationale veut véhiculer à travers ce choix ?

Kaba Fofana : Ce thème est en rapport avec un vaste mouvement à l’échelle mondiale en faveur des droits des femmes, de l’égalité et de la justice pour tous et toutes sur tous les plans. Depuis quelques mois, vous savez qu’un focus est mis sur les harcèlements sexuels, les viols, la violence et les discriminations basées sur le genre. L’implication des médias et des réseaux sociaux a heureusement exacerbé les mouvements et occasionné des débats sur la nécessité impérieuse d’instaurer un changement à tous les niveaux pour que les femmes et les filles et même les hommes vulnérables soient protégés et vivent dans un environnement où leur dignité soit préservée.  Ce thème est donc une occasion pour saluer la mobilisation sociale et notamment celle de la société civile qui est très proche des populations.

« L’heure est venue » : cela suppose que les activistes ne veulent plus de compromis et de compromission, de laxisme et de tiédeur dans le traitement de ces douloureuses questions qui touchent à l’humaine condition des femmes et des êtres vulnérables. Elles sont sur leurs gardes pour veiller au respect scrupuleux des droits des femmes, à leur protection, à leur accès à la justice, à la lutte contre l’impunité, à leur promotion, à égalité avec les hommes.  Ce thème sonne le glas de la passivité : désormais, il faut traquer tous les contrevenants aux droits de la femme. Cette mission de veille et d’action doit inciter au changement de comportement et à la transformation de nos sociétés qui devront effectivement éradiquer les inégalités de genre et intégrer l’équité, l’égalité de chances et d’opportunité. Il faut briser tous les silences et veiller au respect de tous les droits.

Vous savez que la 62ème Session de la Commission de la Femme se déroule sous le thème « Problèmes à régler et possibilités à exploiter pour parvenir à l’égalité des sexes et à l’autonomisation des femmes et des filles en milieu rural ». C’est pour faire écho à ce thème que la commémoration de la JIF à travers le monde met à l’honneur les femmes du monde rural qui, bien qu’étant celles-là mêmes qui s’activent à la production alimentaire, sont les principales victimes des inégalités, des pesanteurs socioculturelles avec leurs lots de pratiques traditionnelles néfastes. Elles sont aussi confrontées aux problèmes du réchauffement climatique, la rareté de l’eau, le bouleversement des saisons, toutes choses qui aggravent leurs conditions de vie…. A ce propos, il convient de signaler que la CEDEF, le protocole de Maputo et bien d’autres instruments ont pris en considération les problèmes spécifiques des femmes des milieux ruraux.

E.T : Comment peut-on transformer la vie des femmes rurales qui constituent près de 40 % de l’emploi dans le secteur agricole en Côte d’Ivoire ?

K.F : Je pense que la Ministre de la Femme, de la Protection de l’Enfant et de la Solidarité [MFPES] et ses services ont donné le ton par le choix du thème en Côte d’Ivoire qui est tout un programme : « Inclusion financière et autonomisation de la femme et de la jeune fille en milieu rural ». Ai-je encore besoin d’expliciter ce thème ? La femme ivoirienne est une personne laborieuse sur qui d’ailleurs repose pour beaucoup l’autosuffisance alimentaire dont est fier notre pays. Mais elle est confrontée aux difficultés d’accès aux ressources et aux moyens de production (terre, intrants, opportunités). Les conditions de l’accès aux crédits dans les structures bancaires commerciales sont très décriées.

Il s’agit donc de penser des structures de financement qui leur offrent des services financiers et bancaires à faibles coûts, adaptés à leur situation où le gros profit ne serait pas le seul objectif. C’est d’ailleurs pourquoi le MFPES a organisé un panel fructueux sur la question et les expériences en la matière. La commémoration de cette JIF sera certainement l’occasion de mettre en exergue le savoir-faire des femmes du milieu rural, de leur permettre de présenter leurs productions et de rechercher les soutiens nécessaires aussi bien pour l’accroissement de leur productivité que pour la vente et la transformation de leur production.

L’autonomisation économique des femmes est une étape importante pour réaliser l’égalité des sexes car, dans des communautés où le travail non rémunéré de la femme paraît tellement normal qu’il en devient invisible, le fait d’apporter de l’argent au ménage est un critère de considération et de valorisation qui change le statut de la personne. C’est aussi un moyen d’éradication de la pauvreté et un facteur de croissance économique pour le pays. Il est évident que si la femme est économiquement autonome, elle peut valablement satisfaire des ambitions de participation politique afin que les problèmes de la communauté soient appréhendés de façon complète avec la prise en compte des spécificités.

Elle peut aussi se prémunir et se défendre contre certaines formes de violence et faire les choix qui lui conviennent en matière de santé de la reproduction notamment. Sans compter la valeur ajoutée aux investissements relatifs à l’éducation des enfants. Bien entendu, l’autonomisation économique se fait de pair avec l’alphabétisation, la formation, sur leurs droits et autres compétences de vie. Le cas des filles non scolarisées ou déscolarisées mérite une attention particulière qui leur est désormais accordée dans le cadre de la composante 1.2 du projet d’autonomisation des femmes rurales du Sahel (projet SWEDD) financé par la Banque mondiale.

E.T : Quels sont les domaines où les inégalités homme-femme sont les plus frappants en Côte d’Ivoire ?

K.F : Je dirais que c’est au niveau de l’accès à la terre et des instances de prise de décision : 75 % des femmes sont privées de terre selon l’EDS-MICS (2011-2012). Dans les instances de prise de décision à la tête des institutions de la République, au gouvernement, la Côte d’Ivoire ne compte que 6 femmes sur 28 sans compter les ministres auprès du Président de la république. Aux postes électifs, 29 femmes sur 255 au parlement dont 27 qui siègent, 1 femme présidente de Conseil régional sur 31, etc.

A travers le monde, des voix s’élèvent pour dire NON au harcèlement

E.T : Dans le monde entier, c’est la mobilisation générale contre les violences sexuelles notamment à travers la campagne #MeToo et #Balancetonporc. Quelle est la situation de ces violences en Côte d’Ivoire ? Qu’est-ce qui est fait pour lutter contre cela ?

K.F : Elles existent aussi en Côte d’Ivoire. Selon les données collectées par le Système de Gestion de l’Information sur les VBG GBV IMS, sur un total de 3 061 cas de violences basées sur le genre rapportés en 2016, nous notons 102 cas d’agressions sexuelles (3,82%) et 599 cas de viol soit 19,57 %. Bien entendu, depuis longtemps, la Côte d’Ivoire a pris des mesures pour les réprimer : des lois ont été votées pour les réprimer.

E.T : Certains estiment que la loi n’est pas assez sévère en matière de répression des violences sexuelles. Qu’en pensez-vous ?

K.F : Les limites ont été décriées par les acteurs que nous sommes et nous avons suscité des réformes dont nous attendons l’aboutissement. Il faut qu’on harmonise notre législation avec les instruments ratifiés. Nous avons la loi n° 98-756 du 23 décembre 1998 du code pénal qui punit toute personne qui commet un harcèlement sexuel. Pour ce qui est du viol, on reprochait au code pénal l’absence de définition, ce qui laissait à la discrétion des juges la qualification et permettait la correctionnalisation du viol en délit pour aller plus vite, les assises étant trop longues à attendre : la conséquence était des peines d’emprisonnement légères qui semblaient minimiser le crime.

Mais la bonne nouvelle est que la situation a évolué avec la circulaire du Ministère de la Justice du 20 juillet 2016 relative à la répression du viol qui le définit et rappelle les principes régissant les poursuites en matière criminelle et l’obligation de les observer. Une autre mesure importante a été prise par la Côte d’Ivoire en matière de lutte contre l’impunité : le certificat médical n’est plus une condition de recevabilité de la plainte au commissariat ou à la police.

Quand les lois ont des limites, elles peuvent être modifiées et j’espère que la réforme des codes usuels entreprise depuis longtemps sera adoptée et vulgarisée. Dans tous les cas, il faut lutter contre l’impunité et bannir à jamais les honteux règlements à l’amiable. A cet effet, l’implication des leaders communautaires et des guides religieux est réelle et salutaire.

En matière de campagne, la Côte d’Ivoire a été avec IRC l’un des premiers pays en Afrique à avoir entamé la campagne « Brisons le silence » ! Il s’agissait au début de dénoncer les violences conjugales et par extension toutes les formes de violence. Ces activités de sensibilisation s’intensifient chaque année à l’occasion de la campagne mondiale des 16 jours d’activisme contre les violences pilotée par le ministère en charge des femmes. Sur le plan opérationnel, le gouvernement s’est doté d’une Stratégie nationale de lutte contre les VBG [violences basées sur le genre] et notamment les violences sexuelles mettant l’accent sur la prévention, la prise en charge médicale avec le ministère de la santé, la lutte contre l’impunité avec les ministères de la sécurité et de la justice, et la réinsertion socio-économique et la collecte des données avec le MFPES.

Ce ministère a une cellule de lutte contre les violences, un centre de prévention et d’appui aux victimes des violences sexuelles d’Attécoubé et supervise les centres d’Excellence de Man, Korhogo… Il existe aussi des structures de prise en charge au niveau de tous les centres sociaux. Notez que les ONG comme l’Association des femmes juristes réalisent des projets importants dans cette lutte notamment avec le projet PALLAJ dans le cadre de l’accès à la justice des survivantes et les cliniques juridiques mobiles qui viennent renforcer les actions du Ministère de la Justice.

Plus d’une cinquantaine de plateformes de lutte contre les VBG existent sur le territoire national. Je n’oublie pas la fondation Djigui pour les MGF [mutilations génitales féminines] et bien d’autres. L’Observatoire national de l’Equité et du genre qui intervient surtout dans les cas de discriminations basées sur le genre, n’hésitera pas à se saisir des cas de harcèlements sexuels sur les lieux de travail dans l’exercice de ses fonctions.

 E.T : La Côte d’Ivoire est mal classée au niveau des indicateurs internationaux sur l’équité des genres : 151ème place sur 188 dans l’indice des inégalités de genre du PNUD 2014-2016 ou 43ème place sur 54 pays africains dans l’Indice 2015 de l’Egalité de genre de la Banque africaine de développement (BAD). Que faut-il faire pour changer les choses ?

K.F : Cela veut dire qu’en dépit des efforts, il reste beaucoup de chose à faire au niveau de l’intégration du genre dans les politiques sectorielles, dans la planification, dans la budgétisation, dans le positionnement équitable des personnes au moment des nominations dans les postes de prise de décision et à la tête des institutions, dans la composition des listes de candidatures pendant les élections, dans le choix des candidats pour les scrutins uninominaux, etc…

Pour que les efforts produisent des résultats, tous les acteurs et actrices gouvernementaux de l’intégration du genre doivent travailler en synergie et en bon entendement avec la société civile dans les missions spécifiques qui leurs sont assignées et les partenaires techniques et financiers doivent également les accompagner. L’Etat aussi doit doter les structures qu’il crée des moyens de leur opérationnalité. Il y a des investissements nécessaires à faire pour avoir de meilleurs résultats en matière de réduction drastique des inégalités à défaut de parler d’éradication. Depuis le début, j’ai pensé qu’un séminaire gouvernemental sur le genre était nécessaire. C’est un dossier à réaliser absolument pour que les décideurs prennent la pleine mesure de leur responsabilité.

La question de l’autonomisation des femmes reste d’actualité

E.T : La loi sur la parité en vue peut-elle améliorer cette situation ? Quelles sont les grandes lignes de cette loi en préparation ?

K.F : Les grandes lignes de cet avant-projet de loi pour moi sont l’exigence de la disposition zébrée des noms masculins et féminins sur les listes de candidatures, la disposition spécifique sur les scrutins uninominaux pour conduire à un minimum de 30% de femmes élues sur l’ensemble du territoire et les mesures un tant soit peu contraignantes pour les contrevenants et la mesure incitative pour les « he for she » dont la liste atteint ou dépasse le résultat de 50% de femmes élues. Avec une telle loi, la position de la Côte d’Ivoire connaîtra un bond en avant.

E.T : Les élections locales sont pour bientôt : comment améliorer la participation des femmes à ces scrutins ?

K.B : Les femmes espéraient que cette loi serait votée avant toute élection à venir, ce qui n’est pas le cas pour le moment. Mais en tout état de cause, la constitution qui fait l’apologie de l’égalité H/F devrait être respectée par les partis politiques et la CEI [Commission électorale indépendante]. Dans son communiqué sur les candidatures pour les sénatoriales, la CEI écrit sans aucune hésitation : « Aucune liste ne sera acceptée si elle ne comprend deux candidats ». Oh ! Comme j’aurais voulu qu’ils écrivent : « aucune liste ne sera acceptée si elle ne comprend deux candidats dont un homme et une femme ». Cela aurait été plus moderne, plus « émergencible ».

Je sais que certaines organisations féminines ont recensé de potentielles candidates avec lesquelles elles travaillent depuis un bon moment. La tutelle, le MFPES, ne rate aucune occasion pour encourager les femmes à se présenter. J’espère que celles qui sont intéressées ne se laisseront pas prendre au dépourvu. Il faut espérer qu’il y ait beaucoup de candidatures féminines acceptées par la CEI et que le facteur argent ne soit pas pour elles un handicap. En ce qui concerne les sénatoriales, on peut aussi espérer que le Président de la République fasse une action positive en désignant une majorité de femmes. Pourquoi pas en tant que « he for She » ?  Yes : He must do it !

E.T : Dans son 5ème rapport sur la situation économique de la Côte d’Ivoire, la Banque Mondiale souligne que la réduction des discriminations à l’encontre des femmes pourrait engendrer des gains de l’ordre de 6 à 8 milliards de dollars. Finalement, l’équité des genres n’est pas seulement un objectif social et humain mais aussi économique pour la Côte d’Ivoire ?

K.F : Et comment !!! Mais en a-t-on vraiment conscience ? L’approche genre sert à capitaliser les forces de production, les intelligences et les compétences des deux grandes composantes de la population : les hommes et les femmes y compris les jeunes des deux sexes dans leurs multiples dimensions. Son intégration a donc un impact sur la productivité, la création de richesses, la croissance économique et le bien-être social. Il ne concerne pas seulement les ressources humaines, mais les politiques, programmes et projets dans leurs moindres aspects différenciés. C’est un vaste programme dont nous n’avons pas encore exploité tous les outils pour impacter notre développement. Je pense comme aime à le dire la ministre Yao Euphrasie que le moment est favorable…

Propos recueillis par Anderson Diédri

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