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Médias en ligne : l’Afrique en quête d’un modèle économique viable*

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La viabilité économique et éditoriale de la presse en ligne se pose avec acuité. Une réflexion que CFI ouvre à l’occasion du séminaire d’ouverture du projet NAILA qui se déroule du 18 au 20 septembre 2017 à Dakar au Sénégal. 

On assiste ces dernières années à un foisonnement de la presse en ligne en Afrique. Mais beaucoup de ces pure players, ces sites d’information en ligne indépendants qui ne sont pas adossés à des médias traditionnels, éprouvent des difficultés pour fonctionner efficacement. Ils font surtout confrontés au défi du financement. Alors, une question se pose : quel modèle économique adoptée pour être viable ?

A l’occasion ce lundi 18 septembre 2018 à Dakar au Sénégal du séminaire d’ouverture du projet « NAILA, Nouveaux acteurs de l’information en ligne en Afrique » mis en œuvre par CFI (Agence française de coopération médias) et qui a pour objectif principal d’appuyer la professionnalisation de pure players de la presse en ligne en Afrique de l’ouest, les acteurs du secteur explorent la réflexion. Devant les 23 représentants de 11 pure players issus de 9 pays d’Afrique francophone (Benin, Cameroun, Guinée, Mali, Niger, République démocratique du Congo, Tchad, Togo et la Côte d’Ivoire représentée par Eburnie Today) sélectionnés à l’issue d’un appel à candidatures, des expériences réalisées ou existantes en Afrique ou ailleurs sont partagées lors d’une table-ronde cet après-midi.

L’un modèle le plus réussi en France reste Mediapart. Fondé en 2008, le site d’information spécialisé dans l’investigation enregistre 150 000 abonnés et comptabilise plus 3 millions de visiteurs uniques par mois. Un véritable succès. Dans une vidéo diffusée lors de cette session, le président et fondateur de Mediapart, le journaliste Edwy Planel, explique que le modèle payant est indispensable pour produire une information de qualité par des professionnels et faire vivre un métier dont la contribution à l’information des citoyens et à la vitalité de la démocratie reste indéniable. Il pense que le modèle mixte peut exister. Mais, précise Edwy Plenel, le tout gratuit peut être parfois peu viable.

Un avis que partage Laurent Mauriac, journaliste et entrepreneur. Après 12 ans au quotidien français Libération, il cofonde en 2007, le site d’information Rue89 dont il a été le directeur général pendant sept ans. Mais le site étant en accès gratuit, l’entreprise qui avait une vingtaine de journalistes en Contrat à durée indéterminé (CDI) n’arrive pas à couvrir toutes ses charges malgré notamment la publicité. Rue89 est finalement racheté par Le Nouvel Observateur en 2011 puis par Le Monde en 2015.

Tirant les leçons de cette expérience, Laurent Mauriac, aujourd’hui Secrétaire général du Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (SPIIL), développe depuis trois ans Brief.me, un courrier électronique cette fois-ci payant qui rassemble 5 salariés. Cette newsletter, qui synthétise et décrypte l’actualité quotidienne, est envoyée aux abonnés chaque soir à 18 heures 30 et le samedi à 9 heures. Brief.me revendique aujourd’hui 5 000 abonnés dont 60% ont moins de 30 ans. Mais ambitionne d’atteindre 10 000 abonnés l’année prochaine, espère son fondateur.

Ces modèles peuvent-ils être dupliqués en Afrique ? Sur le continent, la plupart des pure players diffusent des contenus en accès gratuit. C’est le cas de pressafrik.com, le premier journal en ligne au Sénégal lancé en 2008. Développé grâce à un prêt bancaire remboursable sur trois ans, c’est finalement au bout de cinq ans que le site a pu s’acquitter de cet engagement. Son fondateur et directeur, Ibrahima Lissa Faye, assure toutefois que les ressources générées par son média – en grande partie dépendant de la publicité – ne couvrent les charges de fonctionnement que sur 10 mois dans l’année. Ce journaliste-bloggeur, également président de l’Association des éditeurs et professionnels de la presse en ligne (APPEL) qui rassemble 53 sites internet au Sénégal, observe que l’organisation dans le fonctionnement est indispensable pour la réussite des pure players.

Consolider la démocratie

Mais une autre question subsiste : les annonceurs peuvent-ils influencer ou altérer l’indépendante éditoriale des médias en ligne ? Certains professionnels se demandent si les promoteurs de pure players ne cèdent pas face à la course aux ressources financières pour exister. La tentation est grande et l’équilibre difficile.

Mais sur ce sujet, Mickael Landriu, fondateur du magazine culturel gratuit no comment, leader du marché à Madagascar, conseille de garder sa liberté. Il dit avoir refusé par exemple de la publicité d’un annonceur qui lui a posé des conditions. Même si, précise ce photographe et réalisateur, il a eu les moyens pour lancer il y a sept ans sa marque et d’autres supports médias qui génèrent aujourd’hui les ressources nécessaires pour fonctionner. La diversification des sources de revenus reste un défi majeur dans un contexte dominé par la gratuité de l’offre proposé en ligne. Mais, estime Sokhna Fatou Seck Sarr, enseignante-chercheuse à l’Université Gaston Berger de Saint Louis, « si l’information est exclusive et originale, il faut oser faire payer l’information ».

En tout cas, la publicité est vitale pour les pure players en Afrique dont la plupart propose des contenus librement accessibles. Mais pas seulement. Les médias en ligne doivent aussi et avant tout proposer une offre éditoriale innovante et capable de capter les attentes du public. Certains spécialistes conseillent de développer et de se positionner sur les genres de moins en moins traités dans les médias traditionnels (enquêtes, dossiers, reportages), de mettre l’accent sur des contenus innovants comme le data journalisme (multimédias, hypertexte), le fact checking ou des thématiques dédiées (femme, voyage, sport, etc.). Ce qui permet de construire leur notoriété et développer leur audience.

« C’est le moment avec les pure players de revisiter le journalisme d’investigation », suggère Sokhna Fatou Seck Sarr.

Mais le secteur en plein boom s’étant développé de manière phénoménale, un besoin de formation et de renforcement de capacités s’impose. Le projet de CFI, qui va s’étendre sur 18 mois, vise à aider à la professionnalisation des 11 pure players sélectionnés à travers le renforcement de leur viabilité économique, technique et éditoriale et aussi un accompagnement au développement de projets éditoriaux innovants et performants. Pour le directeur adjoint de la zone Afrique de CFI, Bernard Chenuaud, l’objectif c’est de renforcer le contrôle citoyen de l’action publique, le pluralisme et la diffusion de l’information. « Nos projets ont une vocation à la consolidation du développement et de la démocratie », explique-t-il.

Anderson Diédri

*Article réédité en raison de problèmes techniques

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