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Sur la route de l’esclave à Ouidah

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Entre 30 et 60 millions d’africains auraient été victimes de l’esclavage pendant la traite négrière. Aujourd’hui encore, ce qui est considéré comme un génocide par certains intellectuels africains au regard du nombre de victimes et des méthodes d’asservissement continue d’être diversement interprété. Reportage à Ouidah, au Bénin, l’un des sanctuaires de l’esclavage sur le continent.

En plein cœur de Ouidah, ville côtière située à 40 Km à l’ouest de Cotonou, trône un géant bâtiment qui renferme un nombre important de secrets en ce qui concerne le continent africain et particulièrement le Bénin. Ce bâtiment est le musée d’histoire de Ouidah. Entièrement peint en blanc et d’une architecture coloniale, le site, transformé en musée et ouvert au public en 1967, était un ancien fort portugais. Il avait été construit en 1721 et servait d’entrepôt aux esclaves achetés par les portugais mais aussi de résidence aux négriers.

Il y avait cinq forts à Ouidah : français, anglais, danois, hollandais et portugais. A l’abolition de l’esclavage en 1848 après deux siècles de traite négrière, les occupants des forts français, anglais, danois, hollandais, ne voulant pas laisser de traces, avaient rasé leurs constructions. Seuls les portugais avaient décidé de vivre dans l’enceinte de leur fort jusqu’en 1961, soit un an après les indépendances.

« C’est en cette année que le gouvernement de notre pays avait décidé de renvoyer les portugais qui vivaient dans ce fort. En colère, ces portugais avaient mis le feu à la maison, ils avaient tout brûlé. Et c’est après leur départ en 1961 que les autorités avaient décidé de transformer ce lieu en musée », explique Oscar, un guide touristique.

Le fort français a été transformé en jardin public mais le site a conservé le nom « fort français ». La maquette de ce fort est aujourd’hui exposé dans ce musée. Tous les cinq forts étaient construits presqu’avec le même plan. Ils étaient dotés d’une chapelle, de quatre tourelles pour la sécurité et entourés de douves d’une profondeur de 7 à 10 mètres. On y avait glissé – sans doute intentionnellement – « des crocodiles et d’autres petits reptiles. Ou l’esclave acceptait les conditions de vie dans le fort, ou il se soumettait à l’appétit des crocodiles en voulant s’échapper ».

Organisation du marché des esclaves

A l’origine, le commerce des esclaves était organisé sous la forme d’un commerce entre les négriers et les rois au plan local. Ces souverains étaient puissants et influents. A titre d’exemple le roi de Ouidah au début de son règne avait 41 femmes et « les derniers rois en avaient jusqu’à 3.000 parce qu’ils héritaient des femmes de ses prédécesseurs ». Le dernier roi a été intronisé en 1725.

La découverte du musée suscite des sentiments partagés chez le visiteur

A l’étage de l’un des bâtiments du musée, des objets ou échantillons des fouilles archéologiques qui retracent l’histoire sont exposés dans des vitrines ou sur des tableaux fixés au mur. Certes les rois africains avaient des sujets à leur service. Mais pour les convaincre de vendre des esclaves, les colons avaient usé de stratégie. D’abord, des missionnaires portugais avaient été chargés de les initier à ce commerce par un « lavage » de cerveau. Venaient ensuite les marchands. Ces derniers octroyaient aux rois des objets de valeur dérisoire, comme des chaînes, boutons, tenues militaires, pipes hollandaises, etc., en échange des esclaves.

« D’après l’histoire, une pipe valait souvent jusqu’à cinq esclaves. Cela dépendait de la capacité physique de ces derniers à résister », rappelle Oscar.

Stupéfaction et indignation chez un groupe de visiteurs du musée ce samedi 10 décembre 2016. Ce n’est pas tout. Les chefs indigènes prisaient les canons parce qu’ils leur permettaient d’aller en guerre contre d’autres tribus, d’étendre leur royaume et par conséquent de disposer de plus d’esclaves à vendre. Et un canon remis au roi équivalait à 21 filles ou 15 hommes. Pour Omer Agoligan, représentant le Comité ouest-africain des semences paysannes au Bénin, l’attitude de certains dirigeants africains aujourd’hui est semblable est celle des rois lors de la traite négrière.

« La responsabilité est partagée entre l’acheteur et le vendeur. En réalité, cet esclavage n’est pas fini parce que je vois qu’il y a des choses que nos chefs d’Etat cautionnent jusqu’à ce jour. Il y a toujours complicité entre les pays industrialisés dominants et les pays du sud. Et ces présidents se comportent toujours comme des rois parce qu’ils acceptent des choses qui sont exactement comme du temps de l’esclavage. Par exemple, quand on accepte les OGM (Organismes génétiquement modifiés, ndlr), quand on accepte des accords qui sont préjudiciables au peuple, moi je pense que c’est une forme d’esclavage », s’indigne-t-il.

« C’est triste et décevant ! Ce que je trouve bizarre, c’est qu’on impose à l’Afrique une nouvelle forme d’esclavage (…) On nous impose une démocratie à l’occidental », ajoute Sandouidi Zidyon, du Centre écologique Albert Schœlcher (CEAS) du Burkina-Faso.

La découverte du musée de Ouidah évoque des sentiments partagés chez les visiteurs. Tantôt de révolte pour certains, pour d’autres simplement un moment instructif. Ce musée ne désemplit pas les week-ends. Visiteurs nationaux ou touristes étrangers, dont des occidentaux, viennent revisiter l’histoire. Parmi un groupe d’élèves, Anathole, 12 ans, en classe de 4ème, est là pour la deuxième fois. Il souligne que son premier passage dans ce lieu lui a permis d’apprendre. « C’était intéressant ! On nous a expliqué comment l’esclavage était organisé », se souvient-il.

La route du non-retour

En tout cas, pour les esclaves, c’était le calvaire. Du fort aux bateaux d’embarquement, ils parcouraient à pied 4 Km marqués de plusieurs étapes. Ils devaient traverser une rivière. Ensuite, au niveau de l’arbre de l’oubli (l’arbre n’existe plus aujourd’hui) « on demandait aux esclaves d’oublier leur culture, leur religion parce qu’une fois arrivée à destination, les maîtres ne leur permettaient plus de continuer de pratiquer leurs anciennes religions » parmi lesquelles figure le Vodou. Les hommes faisaient 9 fois le tour de l’arbre et 7 fois pour les femmes avant de continuer le trajet.

La porte du non-retour, dernière image que l’esclave gardait de la terre qui l’a vu naître

Au niveau de la case noire (appelée Zomaï, qui signifie la lumière n’y va pas), les esclaves étaient initiés aux terribles conditions des bateaux. L’endroit appelé pudiquement cimetière des esclaves n’était qu’une fosse commune dans laquelle étaient enterrés ceux qui mourraient en chemin. Oscar, le guide, explique que « des millions d’ossements ont été retrouvés » en ce lieu sur lequel une stèle a été érigée aujourd’hui. Enfin, la porte du non-retour. Dès que les esclaves franchissaient cette porte qui débouche sur le Golfe de guinée (océan atlantique), ils étaient embarqués dans de grands bateaux. Les français allaient vers les Antilles, la Guadeloupe, la Martinique…, les anglais vers l’Amérique du nord et les portugais vers le Brésil.

Pendant le trajet qui durait trois mois, certains esclaves préféraient se jeter à la mer que de subir les pénibles conditions du voyage.

« Dans les bateaux, les maîtres obligeaient les hommes à se coucher sur leur ventre et les femmes sur le dos. Et pendant la nuit, ces maîtres venaient abuser des femmes. Et si par hasard elles venaient à tomber enceinte, on les vendait plus chers à destination », raconte le guide touristique.

L’esclavage reste à jamais gravé dans l’histoire africaine et de l’humanité. Comme le Bénin, de nombreux pays africains porteront pour longtemps sur leurs terres les stigmates de la traite négrière.

Anderson Diédri

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