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L’hévéa ne fait plus rêver les paysans ivoiriens

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De la gloire au désespoir ; l’expression résume bien l’histoire de l’hévéaculture en Côte d’Ivoire. Après avoir suscité un véritable engouement en Côte d’Ivoire au point d’être présentée comme la filière qui allait rivaliser avec le cacao, l’hévéaculture après dix ans suscite plus de questions laissant dans son sillage tristesse, désolation et amertume chez les producteurs.

Les prix affichés à la bourse et proposés aux paysans (bord champ) pour chaque kilogramme d’hévéa il y a 10 ans ont attiré un nombre important de producteurs ivoiriens. Fin 2010, le prix du caoutchouc était élevé et l’Etat ivoirien avait même investi 26 milliards de f CFA pour développer la filière. Cet investissement s’est matérialisé par la création de 110.000 hectares de plantations nouvelles, l’ouverture des pistes rurales et la formation aux métiers de l’hévéa notamment ceux de saigneur et de pépiniéristes.

La plante, qui produit 10 mois sur 12 – contre une à deux récoltes par an pour les cultures classiques et d’autres spéculations agricoles – va attirer de nombreux producteurs. Face au gain de ‘l’or blanc’, certains paysans ont préféré raser des hectares de palmier à huile, de cacao et de café pour se lancer dans la production à grande échelle d’hévéa. Ce choix va permettre à la Côte d’Ivoire de se positionner comme une grande Nation productrice d’hévéa.

Aujourd’hui, le pays produit 60% du caoutchouc naturel d’Afrique et occupe le 7ème rang mondial avec une production annuelle de 624.000 tonnes. Le pays projette de faire passer sa production à un million de tonnes à moyen terme. Mais il faudra des arguments solides pour remobiliser les quelques 160.000 producteurs qui vivent du latex et qui sont gagnés par le découragement.

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La fin de l’âge d’or ?

10 ans après la ruée vers l’hévéa, la sève blanchâtre qui donnait le sourire aux producteurs fait plutôt grimacer aujourd’hui. L’hévéaculture ne fait plus rêver en raison des nombreux problèmes qui minent la filière aussi bien de l’intérieur qu’à l’extérieur. Les cours mondiaux du caoutchouc sont en baisse constante depuis cinq ans.

Contrairement au cacao qui bénéficie d’un lobby fort pour se repositionner à la bourse grâce au tandem Côte d’Ivoire-Ghana (les deux plus gros producteurs mondiaux), les prévisions pour le caoutchouc sont mauvaises, dans un contexte marqué par une offre largement supérieur à la demande. Difficile donc pour les acheteurs de respecter le prix bord-champ. Au-delà du prix, l’hévéaculture est taxée d’être une véritable dévoreuse de forêt. De nombreuses ONG critiquent les acteurs de cette filière pour leur appétit vorace vis-à-vis des derniers lopins de forêt primaire, forêt classé et des anciennes zones de jachère industrielle pour la création de nouvelles plantations.

Là où les populations auraient pu cultiver du vivrier, des agro-entreprises ont installé d’énormes plantations sous fond de véritable tour de force et d’accaparement des terres. « Les planteurs se sont laissés appâter par le gain, abandonnant les cultures vivrières », se désole Jean-Baptiste Koffi, président de l’Union fédérale des consommateurs de Côte d’Ivoire. Dans de nombreuses zones du pays, les cultures comme la banane, le manioc, l’igname, le maïs et riz – pourtant très demandées sur les marchés – ont été littéralement délaissées au profit de l’hévéa ; clairement accusé de mettre en péril la sécurité alimentaire de la Côte d’Ivoire.

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Une filière qui doit se réinventer

A l’heure où les pays en développement et développés ne peuvent plus ignorer les notions de développement durable, de lutte contre le réchauffement climatique, de protection de l’environnement et de traçabilité des produits achetés par les consommateurs, l’hévéa ivoirien doit résolument se réinventer…sinon changer sa réputation. Cela commence par la lutte contre la déforestation. « Les contraintes agronomiques de la culture de l’hévéa » qui imposent au bas mot un espace d’un mètre entre les plants en forme carrée, « ont poussé des planteurs à marginaliser les vivriers, d’où cette idée que la plante appauvrit le sol », indique Arthur Aloco de la Fondation Soundélé Konan, une organisation chargée de la protection des forêts ivoiriennes.

Mais les acteurs de la filière refusent d’endosser la responsabilité du déboisement. « La culture de l’hévéa ne s’attaque pas aux forêts classées, contrairement à la culture du cacao. En faisant de l’hévéa, on fait du reboisement. Là où les autres ont détruit, nous on construit » défend Eugène Kremien, président de l’Association des professionnels du caoutchouc naturel (APROMAC). Cependant, face aux critiques les hévéaculteurs savent qu’ils doivent moderniser leur filière. « L’hévéa n’appauvrit pas le sol, enlevez-vous ça de la tête. Ceux qui le disent ne sont pas des producteurs (…) L’hévéaculture moderne doit s’accommoder avec une politique d’autosuffisance alimentaire ». Dans cette dynamique, l’objectif de l’APROMAC c’est que le gouvernement puisse intégrer l’hévéaculture dans la politique nationale de promotion des cultures vivrières.

Pour les hévéaculteurs, leur activité agricole représente plutôt une parade à la déforestation. Les planteurs d’hévéa entendent diversifier leurs cultures sur leurs exploitations. L’objectif est de consacrer 5 à 10% de leur exploitation à des cultures vivrières maraichères et à des petits élevages (poulets, lapins) : des modèles de plantations intégrées écologiques.

Ebony T. Christian

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