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« Les fausses informations sont une menace pour la démocratie » Laurent Bigot

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Quelle solution face à la recrudescence inédite des Fake news (fausses informations) notamment sur les réseaux sociaux ? Laurent Bigot, journaliste et maitre de conférences à l’Ecole publique de journalisme de Tours (France), et qui a soutenu une thèse de doctorat sur le fact checking, pense que l’exigence de la vérification doit se renforcer dans les médias. Mais la clé, observe-t-il, c’est l‘éducation aux médias.  

Pourquoi un intérêt particulier à la question du fact checking sur laquelle vous avez travaillé ?

Alors, cet intérêt est né parce que mon travail a commencé à partir de 2013 comme je vous l’ai dit et mon travail en 2012 France, où il y avait un certain nombre d’initiatives autour du fact checking. On n’était pas sûr que ça allait continuer ou ça allait s’arrêter. On ne savait pas trop. Donc moi j’ai choisi de m’intéresser à ça. Beaucoup de personne m’ont dit quand tu auras fini ta thèse plus personne n’en parlera. Beaucoup de personne se sont donc trompées.

Parce que les premières recherches que j’ai faites dès 2013 sur ce qui était fait aux Etats-Unis en matière de fact checking m’ont montré que là-bas l’intérêt était grandissant, que là-bas des fonds colossaux étaient mis en œuvre pour pouvoir faire de la recherche sur le fact checking, pour pouvoir créer des médias, pour pouvoir encourager les initiatives avec des dizaines voire parfois des centaines de milliers de dollars investis sur ce sujet. Et là, je me suis dit que si c’était le cas comme ça aux Etats-Unis, il était impossible que cette tendance de faire du fact checking diminue, mais au contraire, s’accroisse.

Effectivement, aujourd’hui quand on observe bien il y a deux tendances qui se dégagent. Certains pensent que le fact checking est un nouveau genre journalistique quand d’autres disent que c’est un retour aux fondamentaux du journalisme, la vérification. Quel est votre point de vue à ce sujet ?

Mon point de vue c’est qu’à travers le terme fact checking, on parle de deux choses très différentes. Il y a d’une côté la simple vérification de l’information, celle qui devrait exister dans tous les médias pour pouvoir livrer aux lecteurs, aux auditeurs, aux téléspectateurs une information totalement vérifiée et fiable. Ce travail-là il a toujours existé dans le journalisme. Le problème c’est qu’il a été de moins en moins fait en fonction de la crise – structurelle et conjoncturelle – qu’ont traversée tous les médias. Donc ça c’est une première chose. Ce travail a été moins fait. Un grand nombre de médias notamment leurs publications sur le web sont devenues moins fiables. Donc ça c’est une première raison pour laquelle il fallait à nouveau (ré) encourager le fact checking.

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Deuxième chose, le fact checking c’est aussi un genre journalistique particulier parce qu’on a créé ce genre aux Etats-Unis au début des années 2000, un genre qui permettait de faire de la vérification de citations de personnalités politiques publiées dans l’espace publique que ce soit dans des médias, dans des discours, etc. Et cette partie-là, elle a créé ses propres codes, elle s’est organisée autour d’articles très spécifiques où on indique quelle est la citation qui a été faite, pourquoi c’est vrai, pourquoi c’est faux avec un certain nombre de preuve, un certain nombre de sources qui sont citées dans les articles. Ce qui n’existait pas auparavant. Il y a aussi un genre journalistique particulier. Donc le fact checking c’est vraiment deux choses.

Justement, vous parler de ce fact checking qui se développe, ce que vous appelez le fact checking « nouvelle génération » par moment. Est-ce que cela a besoin de formation spécifique pour faire face notamment à la nouvelle donne aujourd’hui ?

Je crois que oui. D’ailleurs, dans tous les médias, les journalistes qui sont plus à l’aise avec ces questions-là se sont les journalistiques des cellules web des médias. Donc en ce sens, ce sont des gens qui apprennent à maitriser un certain type d’outils qui sont plus ou moins rapides et efficaces dans la recherche, la vérification de l’information. Donc à partir de là, on peut dire qu’effectivement il y a une spécificité du travail du journaliste fact checker aujourd’hui qui se croise parfois avec d’autres spécialités comme le datajournalisme.

Il y a aujourd’hui un développement fulgurant des réseaux sociaux avec la diffusion des fausses informations. Est-ce qu’il y a une véritable nécessité de développer le fact checking pour faire face à cela ? On a vu Reporters sans frontière par exemple lancer la déclaration sur l’information et la démocratie. Est-ce qu’aujourd’hui c’est vraiment une urgence de développer le fact checking dans les rédactions ?

C’est une urgence de développer du fact checking. Pourquoi c’est une urgence ? Parce qu’aujourd’hui les fausses informations – comme les vraies d’ailleurs – ne circulent plus du tout de la même façon qu’elle circulait auparavant. C’est un vrai problème les fausses informations parce qu’aujourd’hui une fausse information peut atteindre directement un très très grand nombre de personnes, voire la totalité du globe d’ailleurs, quasiment instantanément après avoir circulée sur les réseaux sociaux. Donc c’est en cela qu’aujourd’hui il y a l’accent à mettre sur la vérification de l’information et sur le fact checking, notamment pour contrer tout ce qui est véhiculé de faux par les réseaux sociaux.

Pensez-vous que cette diffusion massive des fausses informations peut-être une menace pour la démocratie ?

C’est clairement une menace pour la démocratie. C’est en fait une menace pour la manière d’éduquer et d’éclairer les citoyens. Parce qu’en fait ils n’ont plus les moyens de faire un classement entre des informations vérifiées issues d’un travail journalistique avec des gens dont c’est le métier de produire cette information et des informations qui arrivent de n’importe où, des choses qui arrivent de n’importe où, produites par n’importe qui et diffusées n’importe comment. Donc il y a vraiment un travail non seulement de vérification et de fact checking à produire. Mais surtout, en amont de ça, un vrai travail d’éducation aux médias parce que l’éducation aux médias c’est finalement la clé.

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C’est dire plutôt que de vérifier les informations pour dire aux citoyens attention ce que vous allez lu hier c’était faux, essayez d’éduquer les citoyens pour qu’ils puissent comprendre en amont que quand il consulte un site, il faut être précautionneux, il faut recouper soi-même ces informations, il faut faire attention que le site qu’on consulte est bien un site journalistique, etc. Donc il y a un gros travail d’éducation aux médias qui doit commencer très tôt dans les écoles, aux plus jeunes âges pour que les gens apprennent à se méfier des photos, des vidéos, des textes qu’ils consultent notamment sur internet.

Justement, il faut une éducation aux médias pour mieux éclairer les citoyens mais certains parlent de réglementation notamment sur la question des fake news. En France, on a une loi qui est déjà au Sénat. Pensez-vous que la réglementation sur les fake news est une bonne mesure ?

La réglementation sur la question des fake news n’est pas forcément totalement une bonne mesure, je dirais. C’est intéressant qu’il y ait ce travail possible parce qu’effectivement il y a des conditions dans lesquelles on doit pouvoir intervenir. Je pense qu’on a vraiment un danger. Le problème c’est qu’on attend de fixer un curseur, on veut savoir ce que c’est qu’une fake news, une fausse information. Et c’est un juge qui va être en mesure de dire ce qui est juste. Après, je crois plus, c’est l’utilisation d’un code de déontologie et de se dire qu’à un moment donné, ces pratiques pour les journalistes de pouvoir se doter d’un vrai code de déontologie qui soit opposable aux journalistes.

On leur dit là tu as bien fait ton travail, là tu as mal fait ton travail. Donc mise en œuvre à travers aussi l’existence d’entreprisse de presse. Moi je pense qu’à partir du moment où on expliquera aux journalistes des règles – il existe un organisme qui vérifie que ces règles sont bien appliquées, qui guide les journalistes, qui observe le travail des journalistes. Ça sera plus transparent pour les journalistes, plus transparent pour les citoyens et les journalistes retrouveront de la crédibilité.

Comprenez-vous les critiques contre les fact checkers ?

Je comprends ces critiques dans la mesure où le travail de fact checking est parfois prisé par certains médias comme le reste de leurs articles. Il y a aussi un biais politique, un biais dans le choix des personnes qu’on décide de fact checker, un biais dans le choix des informations qu’on décide de fact checker. Bien entendu que ça peut poser problème à un certain nombre personnes. Je crois qu’il faut entendre ces critiques, qu’il faut essayer d’agir en conséquence.

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A l’école publique de journalisme de Tours on a ainsi créé un site internet de fact checking qui a vocation à rassembler tout le fact checking français qui s’appelle factoscop. Et dans ce site internet, le fait de récupérer le fact checking de tous les sites internet qui font du fact checking, ça permet d’avoir à la fin une ligne éditoriale plus généraliste qui a vocation à rassembler tous les points de vue, toutes les lignes éditoriales.

Et un peu ce travail – pour encadrer la question du fact checking, qui est fait au niveau de l’IFCN (International Fact Checking Network) dont vous êtes également membre. Pourquoi est-il important de labéliser le travail des fact checkers ?

C’est bien pour la même raison que l’IFCN utilise au début a un code d’éthique avec des règles qui obligent les journalistes et les rédactions qui font du fact checking à plus de transparence, à adopter des méthodes de travail rigoureuses, spécifiques, on va dire normées. Donc je pense qu’à un moment donné, c’est bien d’afficher ça vis-à-vis des citoyens. Quand on fait ça, on finit par ne plus se cacher. L’éducation aux médias permet aux citoyens d’être mieux informés et en plus d’être plus crédibles vis-à-vis des citoyens, on va dire en conformité avec ceux qui attendent – finalement les citoyens. Donc mieux respecter [les règles], c’est pouvoir à terme vendre son information et faire en sorte que les médias puissent vivre des revenus générés par les abonnements, par le paiement des articles.

Propos recueillis à Tunis par Anderson Diédri

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